Reportage : Dans les pas d’un berger

Surveiller et ramener les brebis éloignées, entretenir la cabane, faire face aux ravages de la mouche bouchère…Voici le quotidien de Gaëtan, jeune berger, et son chien Jolyn, que j’ai suivi durant 3 jours dans le parc des Écrins.

 

Le départ se fait un matin en direction du Désert en Valjouffrey, dernier village en plein cœur de la vallée du Valjouffrey. Après avoir suivi la route principale menant au village, cette dernière s’arrête, sans issue, sans suite, et l’on tombe alors face aux montagnes ; Impressionnant, immense et presque effrayant, le massif des écrins se dresse telle un géant de pierre. Je laisse la voiture pour les chaussures de marche et rejoints le chemin qui mène à la cabane de berger. C’est une partie du GR 54, le grand tour des Écrins, en direction du col de la Vaurze.

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Après une bonne heure et demie de montée, j’arrive sur un plateau, immense, au milieu duquel la cabane semble minuscule.Gaëtan n’est pas encore revenu de son tour matinal. Je l’attends à côté de la cabane, dans le silence de cette nature immense. Les cris des marmottes résonnent dans la combe et quelques randonneurs passent.

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Je fais la connaissance de Gaëtan vers midi lorsqu’il revient du col de la Vaurze. C’est un trajet qu’il fait régulièrement, un tour d’horizon rapide pour repérer les brebis éloignées. Un adorable chien le suit de près. C’est Jolyn, jeune berger des Pyrénées que Gaëtan a depuis qu’il est petit. Leur amitié se sent à des kilomètres. Avant Jolyn, il y avait Pépite, sa mère, avec qui Gaëtan entretenait déjà une relation très forte.

Jolyn n’a jamais été éduqué pour courir après des brebis, tout ce qu’il demande c’est suivre Gaëtan partout et être dans la nature. A ce niveau là, les deux amis se correspondent bien. Au fur et à mesure des jours, je ne pu que constater la très grande complicité entre Gaëtan et Jolyn qui se ressentait à chaque instant. Jolyn courait après les brebis chaque jour et revenait inlassablement aux pieds de son meilleur ami.

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Mais Jolyn n’était pas seul à suivre méticuleusement le jeune berger. Jess, une dynamique Border Collie du village, restait tous les jours à la cabane avec Gaëtan et montait toute seule le sentier du GR pour le rejoindre, oubliant ses maîtres au village. Elle aussi ne demandait qu’à courir en pleine nature. Ce trio fonctionnait parfaitement.julia-laffaille-focus-aventure-reportage-berger

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L’après midi de mon arrivée, on monta dans le pierrier au dessus de la cabane. Gaëtan y montait régulièrement pour faire redescendre les quelques brebis venues s’y perdre. Les épais cailloux et le dénivelé n’empêchaient absolument pas les chiens de foncer vers le troupeau, évitant alors à Gaëtan des allers retours épuisants.

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Tandis que la plupart des brebis restaient en groupe et se faisaient donc facilement ramener, d’autres étaient plus courageuses et s’aventuraient seules dans des endroits plus escarpés et difficiles d’accès. Là encore, les chiens étaient d’une aide précieuse.

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Le matin du deuxième jour fut consacré aux soins des brebis malades. Je découvris à ce moment là les ravages de la mouche bouchère (« Lucilie bouchère »). Originaire d’Amérique Centrale, cette espèce de mouche est connue pour pondre dans des plaies ouvertes, ou des orifices, dont les larves se nourrissent. En effet, comme l’indique bien son nom latin « Cochliomyia hominivorax » qui signifie « dévoreuse d’hommes », les larves de cette mouche se nourrissent exclusivement de matière vivante. Les brebis doivent donc être rapidement soignées pour ne pas mourir de leurs plaies infectées. Et malgré la barbarie de ces attaques, Gaëtan n’a jamais été formé pour soigner cela. Seuls quelques exemples et conseils lui ont été donnés par d’anciens bergers lors de son arrivée. L’amour des animaux, l’instinct et le courage faisaient le reste.

Les brebis malades ou blessées étaient donc parquées ensemble, à proximité de la cabane. Elles devaient alors être attrapées une par une et, malgré la taille réduite de l’enclos, la tâche n’était pas facile. Je fut très surprise de voir à quel point les brebis, pourtant souvent en contact avec l’Homme, restent des animaux très peureux et méfiants. Gaëtan me le prouva lorsqu’il attrapa difficilement la première. Une fois entre ses mains, la brebis se fige instantanément. Elle finit, comme toutes les autres, par ne plus bouger. Gaëtan pouvait alors les soigner facilement. Seuls quelques sursauts et coups de pattes trahissaient encore leur rébellion.julia-laffaille-gardien-9

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L’après midi, Gaëtan passa de l’autre côté de la combe pour récupérer un troupeau qu’il avait repéré quelques jours auparavant. Il descendit au milieu du pierrier tandis que je suivais son parcours en restant de l’autre côté. Je compris très vite que, malgré ce que l’on peut croire, ce métier demande aux bergers des risques incroyables. Les brebis ne se contentent évidemment pas de s’installer dans des prés à quelques mètres de la cabane. Elles bougent sans cesse à la recherche de meilleurs endroits et n’hésitent pas à passer les cols et les crêtes pour voir si l’herbe est plus verte de l’autre côté. Et c’est aux bergers d’aller les chercher, à leurs risques et périls, en empruntant les chemins les plus courts et les plus rapides, souvent à la verticale et à flanc de falaise.julia-laffaille-gardien-6

C’est cette après midi que je découvris alors l’un des enjeux majeurs de ce métier, lorsque le troupeau de Gaëtan se retrouva au bord d’un précipice, apeuré par le berger et ses chiens. Ces derniers durent alors contourner les brebis pour les ré-diriger vers l’intérieur des terres afin qu’elles ne tombent pas dans le vide. Une fois de plus, leur peur vis à vis de l’humain ne facilitait pas le travail du berger.julia-laffaille-parc-des-ecrins

Lorsque toutes les brebis fut remises sur la bonne trajectoire, Gaëtan les dirigea vers le ruisseau en contrebas, sachant, pourtant, qu’il pourrait les retrouver de nouveau en haut dès le lendemain.julia-laffaille-gardien-19

Outre le travail de berger auprès des brebis, Gaëtan devait également s’occuper de l’entretien de la cabane. Véritable lieu de vie durant plus de quatre mois pour les bergers, la cabane était alors parfaitement entretenue. Cela passait en partie par le nettoyage du filtre pour l’eau, prélevée directement à la source, à l’amont d’un ruisseau. Cette eau était parfaitement potable à condition de nettoyer le filtre, pour ne pas qu’il soit bouché par des résidus naturels. C’était une pause rafraîchissante pour les chiens qui attendaient Gaëtan au frais, les pattes dans l’eau.julia-laffaille-gardien-15

L’entretien des enclos était aussi une tache quotidienne. Pour « attirer » les brebis éloignées, les bergers s’emploient à toujours garder un petit troupeau parqué à côté de la cabane. Mais cet enclos doit être régulièrement déplacé, agrandi ou rétrécit afin que les brebis aient toujours de l’herbe verte.

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Le soir, tandis que le soleil se couchait doucement sur les Écrins, Jess et Jolyn profitaient de leur repas. Après une journée éprouvante à courir après les brebis, ces amis fidèles méritaient bien le repos. Puis, les deux chiens s’installèrent sur la terrasse de pierres, et je reste persuadé que ce soir là, ils regardaient le paysage comme nous. « Ils le contemplent. Ils goûtent la paix du jour, leur bave est action de grâce. Ils sont conscients du bonheur de se reposer là, au sommet, après la longue grimpée. », disait Sylvain Tesson.

Gaëtan, lui, prit du temps auprès des brebis. Il voulait réussir à les apprivoiser, à les approcher un peu. Il le savait, le métier de berger représentait un gros paradoxe pour un amoureux des animaux comme lui. Il prenait du temps à s’occuper de ces animaux pourtant destinés aux abattoirs. C’était pour lui, comme une façon de prendre soin d’eux une dernière fois.

On se prépara ensuite un repas rapidement. La cabane était parfaitement équipée, sans rien de futile pour autant. L’intérieur était douillet et chaleureux, le genre d’endroit où l’on se verrait bien habiter.julia-laffaille-gardien-24

Le repas avalé en vitesse, on ressortit regarder la lumière disparaître petit à petit derrière les montagnes. L’aiguille des Marmes et le Pic de Valsenestre étaient parfaitement éclairés, se découpant sur un ciel chargé. Malgré la fatigue de la journée, on parla pendant quelques heures. Gaëtan m’explique qu’il a fini ses études et qu’il est diplômé d’un master en Écologie des Milieux de Montagne. Quand je lui demande pourquoi il a choisi de faire ce métier durant un été, il me répond que c’était un rêve de gosse, que depuis tout petit, il disait à ses parents qu’il voulait être berger. Je m’endormis ce soir là en me rappelant alors que tant qu’il y aurait des passionnés comme lui, ces anciens métiers, souvent oubliés, pourront continuer d’exister.

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Le deuxième matin le réveil sonna à 5h. On monta, Gaëtan, Jolyn et moi au col de la Vaurze dans la pénombre et le silence de nos pas. Gaëtan voulait que je vois la vue au lever de soleil qu’il était souvent venu admirer depuis qu’il était là. En haut, la crête du col séparait l’Isère des Hautes Alpes. Le spectacle était magique. Je compris pourquoi les brebis étaient tentées de passer de ce côté. Seul le vent glacial à cette heure ci nous empêcha de rester là pendant des heures.julia-laffaille-focus-aventure-parc-des-ecrins-reportage

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En redescendant sur le sentier, on découvrit quelques brebis venues s’aventurer loin de la cabane. Gaëtan devrait y retourner le lendemain pour les ramener. Gaëtan et Jolyn ne se fatiguaient jamais, c’était un sacré duo d’aventuriers. Même durant les trails de course en montagne que faisait Gaëtan, Jolyn était sur ses pas. Été comme hiver.

J’étais venue réaliser un reportage sur ce métier particulier de berger, sans forcément penser au rôle du chien, et  j’allais finalement repartir avec la preuve que cette amitié entre l’Homme et l’Animal jouait un rôle primordial .julia-laffaille-gardien-21

Je repartis le soir. Après 3 jours à suivre Gaëtan à travers cette montagne, mon sac me semblait peser une tonne de plus qu’à l’aller. Il m’aida à descendre une partie du sentier, accompagné de Jess et Jolyn. En trois jours seulement je m’étais attachée à ce trio courageux et je me promis de revenir les voir.

Puis ils s’éloignèrent à la poursuite des brebis, encore plus infatigables qu’eux.

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15 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Lauriane dit :

    Quel récit 🙂 Comme tu dis il n’y a que la passion de certains qui maintient les métiers traditionnels, les plus durs de tous. Même si je suis sûre que Gaëtan dirait qu’il y a plus dur que berger. Quelle complicité entre lui et son chien sur une des premières photos, ça crève les yeux 🙂

    Aimé par 1 personne

    1. FocusAventure dit :

      Merci Lauriane ! Oui je crois qu’au final c’est cette complicité entre les deux qui m’a le plus touchée alors que je n’étais pas venue documenter cela au départ ^^

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  2. Quel métier. j’ai toujours trouvé étrange ces bergers, à la fois bien à leur place mais à côté de la nôtre. Mais ce contact extrême avec la nature surpasse tout !

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    1. FocusAventure dit :

      « Le contact extrême avec la nature »,Tu as bien résumé le métier 🙂 Ce métier m’a toujours fasciné, et j’ai maintenant découvert ses secrets !

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  3. Merci pour ce récit hors du commun ! Une de mes amies est devenue bergère. Je retrouve son quotidien estival dans ta chronique.

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    1. FocusAventure dit :

      Ho merci Audrey ! Je suis ravie de savoir que tu ai pu retrouver le quotidien de ton amie à travers mon récit 🙂
      C’est un quotidien bien particulier qui mérite d’être raconté 🙂

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  4. jolieslueurs dit :

    Coucou !
    Wow, j’ai adoré la lecture de ce petit reportage plein de sensibilité, d’authenticité, de simplicité… C’est beau, cette amitié, ce lien avec la nature. Ce portrait est dressé avec une belle plume et des photos très chouettes, c’est vraiment agréable de te lire et de découvrir ce petit bout de montagnes, loin de tout, mais l’essentiel est là, entre cette cabane et ces sentiers escarpés…

    A bientôt !

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    1. FocusAventure dit :

      Je te remercie beaucoup Julie pour ce beau commentaire et pour l’attention que tu as porté à ce reportage 🙂 Il me tient vraiment à cœur et je suis heureuse si il peut toucher d’autres personnes.
      C’était un quotidien plein d’authenticité et de simplicité comme tu l’as si bien dit.

      Bien à toi,

      Aimé par 1 personne

  5. Quel magnifique reportage plein de justesse et de sensibilité. Ca donne envie de le connaître. Ce que tu as réussi à traduire dans tes photos est superbe, vraiment réussi. Bravo pour ce beau boulot.

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    1. FocusAventure dit :

      Merci beaucoup Alexandra !
      Contente que ce reportage t’ai touché et qu’il donne envie de connaitre Gaëtan 🙂

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  6. kikimagtravel dit :

    Magnifique !!! ça donne envie de tout quitter et de devenir BERGER ! C’est vraiment un très joli récit qui nous entraîne avec toi dans ce monde naturel loin de tout , loin de cette vie matérielle dans laquelle on vit ! Et les photos sont magnifiques!

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    1. FocusAventure dit :

      Merci beaucoup! Oui j’ai vraiment adoré ce mode de vie, cela fait réfléchir en effet à la place trop importante que l’on donne à des choses futiles…
      Là haut, de l’eau, quelques petits trucs à manger et une bonne condition permettent de vivre de belles journées 🙂

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  7. Ton reportage est magnifique, très bien écrit et avec des photos sublimes !!! Voilà le genre de métiers qu’on oublie, ce doit être dur mais une fois qu’on goûte à ce genre de vie en communion totale avec la nature, ce doit être impossible d’imaginer revenir à autre chose !! La vue sur les montagnes au lever ou coucher du soleil, la complicité avec ses animaux (oui l’amour entre Gaëtan et son chien transparaissent tellement à travers tes photos), un retour aux choses essentielles de la vie… ça fait rêver, même si je me doute que ce ne doit pas être tous les jours facile !! Ça a dû être une expérience super enrichissante pour toi de pouvoir partager un peu de ce quotidien hors du commun ! Merci pour ce beau récit…

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    1. FocusAventure dit :

      Merci à toi d’avoir pris le temps de lire ce reportage 🙂 C’est le genre de rencontre que je préfère et en effet, après avoir gouté à ce genre de quotidien on a du mal à revenir à des vies plus superficielles. Et malgré la dureté de ce métier, on finit par en avoir envie tout de même 🙂
      Des bisous à toi !

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  8. bis91 dit :

    Bravo et merci pour ton récit. Je suis toujours tenté par ce genre de vie. Se déconnecter, savourer les choses simple, revenir à l’essentiel. Je pense passer le cap. Merci en tout cas de raviver cette envie par ton récit.

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